mercredi 4 décembre 2013

QUELLE REPUBLIQUE POUR LE SENEGAL

Réinventer notre République (Par Moubarack LO) Un régime constitutionnel, quel qu’il soit, n’a de valeur que par rapport à son adéquation aux réalités locales et à sa capacité à améliorer la qualité de vie de la population qu’il est censé servir. C’est sous cette lumière qu’il nous faut évaluer en permanence le système républicain que nous nous sommes choisi dès le début de notre indépendance. 53 ans après, des interrogations persistent, et le maintien à l’identique des défis (lutte contre la pauvreté, renforcement de la cohésion nationale) qui se posaient à nous en 1960 est la preuve que nos institutions requièrent toujours un ajustement, bien plus profond que les réformes conduites en 1963 (instauration du présidentialisme), en 1970 (création du poste de Premier Ministre) et en 2001 (modification légère du régime présidentiel). L’enjeu consiste pour notre pays à se donner des institutions modernes, à même d’accélérer son émergence économique, sociale et culturelle. Pour atteindre cet objectif, nous devons marquer un vrai tournant et inventer une autre république. Depuis 1963, le Président de la République concentre entre ses mains l’essentiel du pouvoir de décision, tandis que le fait majoritaire rend le parlement inapte à exercer réellement sa mission de contrôle du gouvernement et que le pouvoir judiciaire a du mal à se défaire de l’emprise de l’exécutif. La désignation d’un Premier Ministre, à partir de 1970, n’a pas fondamentalement altéré la nature présidentialiste du régime et le Premier Ministre s’est révélé, dans les faits, être plus un coordonnateur du travail des Ministres (Primus inter Pares) que le chef d’un gouvernement dont le socle demeure le Président de la République qui fait et défait les Ministres. Le terme de « maître du jeu » utilisé par l’ancien Président Abdou Diouf, à l’occasion d’un retour de voyage, illustre parfaitement cette situation. Et, en vérité, le Premier Ministre n’est responsable politiquement que devant le Président, et ses relations avec le Parlement sont quasi-inexistantes puisqu’il ne s’y rend dans les faits, du moins jusqu’à aujourd’hui, qu’une seule fois pendant tout son séjour à la Primature pour prononcer son discours de politique générale. Du point de vue de tous les analystes, la réforme constitutionnelle de janvier 2001 n’a entamé en rien les fondements du régime présidentialiste. Certes, un titre spécial de la Constitution a été réservé au Gouvernement, mais les articles en question n’ont fait que codifier ce que la longue pratique du présidentialisme avait fini de consacrer depuis belle lurette. Ainsi, les Premiers Ministres qui se sont succédé depuis janvier 2001 n’ont guère eu de marge de manœuvre supplémentaire par rapport à leurs devanciers. Et, au delà des personnalités des uns et des autres, et du rapport de forces politique, c’est le texte constitutionnel qui le veut ainsi. Un tel schéma présidentialiste possède des avantages et des inconvénients. Au nombre des points positifs, on peut relever la désignation directe par le peuple du chef de l’exécutif à qui il pourra ultérieurement demander des comptes. En outre, le renforcement de la cohésion de la nation et sa mobilisation autour des tâches du développement peuvent être facilitées par la concentration du pouvoir autour du président, père de la jeune nation et garant de son unité. Cela s’est révélé particulièrement vrai au début des indépendances où tout était à faire, y compris convaincre les citoyens d’adhérer à un « commun vouloir de vie commune ». Toutefois, l’expérience a montré que ces avantages attendus du présidentialisme ont rarement été opérants en Afrique et, en vérité, sauf à de rares exceptions, les présidents élus ou autoproclamés (par suite d’un coup d’Etat) se sont plus préoccupés à asseoir un pouvoir absolu et personnel, et à s’éterniser au sommet de l’Etat, qu’à s’évertuer à faire sortir leur peuple de la pauvreté. Alors que l’humanité aborde un nouveau siècle, plein de promesses pour l’Afrique, il est étonnant que cette situation persiste encore dans nombre de pays du continent. Le présidentialisme, du moins en Afrique, possède en effet des handicaps de taille qui constituent autant de contraintes dans la marche vers l’émergence économique et sociale: • le présidentialisme ne favorise pas la transparence, puisque le Président, véritable monarque républicain, et son équipe ne peuvent être soumis à un contrôle strict de la part des contre-pouvoirs. Les rares protestations des opposants et des forces vives sont alternativement étouffées par le fait majoritaire, l’achat de conscience, l’intimidation ou la répression ; • le présidentialisme n’encourage pas la prise de responsabilité, car, rien ne pouvant être considéré comme définitif tant que le Président n’a pas donné son onction, nul n’accepte de s’engager par peur d’être désavoué et par manque d’autorité suffisante. Le Président Senghor parlait ainsi de « ponce–pilatisme » pour désigner la tendance des uns et des autres à tout ramener à son niveau. En outre, lorsque le Président voyage à l’étranger, le travail gouvernemental ralentit, le Conseil des Ministres cesse de se réunir et, les décisions doivent attendre le retour du Président; • le présidentialisme ne promeut guère la réforme ; le président n’ayant aucun intérêt à saper les bases de sa popularité. L’inertie, le populisme, la multiplication des promesses irréalisables et la recherche permanente du consensus deviennent alors la règle. Toute velléité de réforme est tuée dans l’œuf et reportée aux calendes grecques, sous la pression des revendications corporatistes. De son côté, le Premier Ministre ou le vice-président choisi par le Chef de l’Etat, fait tout pour ne pas créer de vagues et réduire son crédit politique futur. Il évite aussi de trop apparaître et d’occuper la scène, pour ne pas faire ombrage au Président ; ce qui l’empêche parfois de communiquer efficacement avec les populations et de vivre concrètement leurs difficultés; • le présidentialisme empêche l’éclosion de la démocratie véritable. En effet, le Président, maîtrisant sa majorité et étant, souvent, le chef suprême du parti majoritaire peut amener le Parlement, sans besoin de le lui demander explicitement, à jouer un simple rôle de chambre d’enregistrement plutôt que d’être une instance de débats profonds et riches. Au surplus, les partis d’opposition ont du mal à émerger et à recruter des militants de qualité, car la progression dans la carrière administrative et l’accès aux faveurs pour le secteur privé sont, d’une certaine mesure, liés à la proximité ou à la neutralité par rapport au régime en place. La démocratie demeure alors peu développée et l’alternance politique, par des moyens pacifiques, devient fort difficile ; • le présidentialisme génère des relations tendues entre le Pouvoir et l’Opposition, le Président faisant tout pour s’accrocher au Pouvoir et tolérant à peine qu’on daigne lui disputer son poste. L’Armée devient alors très souvent la seule alternative. Les multiples coups d’Etat qui ont émaillé l’histoire récente de notre continent en sont des preuves tangibles. Les élections présidentielles deviennent toujours des moments de crise, le pays pouvant basculer pour un rien vers le chaos. Les tensions persistent au delà des élections ; l’opposition refusant de reconnaître les résultats, ce qui pose une hypothèque sur la paix sociale et décourage les investisseurs de prendre des risques sur le moyen et le long termes. La situation trouble qui a récemment prévalu en Côte d’Ivoire suffit comme exemple éloquent. Ces tares du présidentialisme sont ainsi loin d’être des fictions en Afrique. Certes, une nette amélioration a été constatée ces vingt dernières années. La démocratie progresse un peu partout. Les mandats présidentiels sont de plus en plus limités dans le temps, les nouvelles constitutions ne permettant que deux mandats au maximum, en général d’une durée de cinq ans chacun. De même, dans plusieurs pays, l’Opposition arrive à damer le pion aux partis au Pouvoir, lors des élections municipales ou législatives, voire présidentielles. Ainsi, le Sénégal, le Ghana, le Cap Vert, Maurice et le Kenya, ont tous connu, depuis 2000, des transitions démocratiques pacifiques. L’expérience vécue en 2000 et en 2012, au Sénégal, où les présidents sortants, ont félicité par anticipation leurs challengers, est à ce jour, quasi-unique en Afrique, raison de plus pour la considérer encore comme une exception. Mais, y compris lorsque l’alternance politique se réalise, les travers relevés ci-dessus continuent d’être à l’œuvre dans beaucoup de pays du continent dotés de régime présidentialiste. Les Etats Unis possèdent aussi un régime présidentiel. Mais il a l’avantage de ne pas être présidentialiste. Car, les fondateurs de la démocratie américaine, il y a plus de deux cents ans, ont, dès le départ, veillé à mettre en place un système de « checks and balances » qui fait que le Président partage réellement le Pouvoir de décision d’une part avec le puissant Congrès et la Cour Suprême, au niveau national, et, d’autre part, avec les Etats fédérés. Il doit ainsi constamment composer, négocier et convaincre d’autres forces politiques, y compris d’ailleurs les parlementaires issus de son parti, qui ne suivent pas toujours une logique partisane dans leur vote. Cette limitation du pouvoir d’un Président élu au suffrage universel et unique chef de l’Exécutif n’existe nulle part ailleurs dans le monde. Les pays d’Amérique latine qui ont essayé d’imiter le système présidentiel américain, sans mettre en place les garde-fous qui en sont consubstantiels, n’ont pas connu le même succès. Les crises successives en Argentine, au Pérou et au Venezuela en sont des preuves éclatantes. La France possède également un Président élu au suffrage universel, doté de réels pouvoirs exécutifs, et un Premier Ministre, chef du gouvernement. Mais le Général de Gaule, fondateur de la VIème République avait l’habitude de dire « qu’il ne saurait exister une dyarchie au Sommet ». Cette assertion s’est révélée vraie tant que les deux chefs de l’Exécutif étaient du même bord politique, intimement liés et fonctionnant comme un duo. C’était le cas des couples de Gaulle-Debré et Mitterand-Fabuis. Lorsque le Premier Ministre a cherché à exprimer sa personnalité propre, le Duo s’est transformé en entente cordiale puis en séparation contrainte et forcée. Ce fut le cas du couple Giscard-Chirac, dont les deux protagonistes appartenaient pourtant tous les deux à la Droite. Enfin, dans le scénario d’une majorité parlementaire différente de la majorité présidentielle, la France a dû recourir à la cohabitation. Cela a débouché sur des duels feutrés, gérés pacifiquement, mais ayant eu pour conséquence de ralentir la capacité de réforme de l’Etat français et à brouiller son message sur la scène internationale. Le duel Chirac-Jospin en est la dernière illustration. Plusieurs acteurs de la vie politique française, lassés des blocages causés par l’expérience de la Cohabitation, appellent ainsi de leurs vœux le passage à une Sixième République. En effet, comme l’a montré la crise institutionnelle intervenue au Sénégal en 1962, le bicéphalisme, s’il est mal géré, peut, surtout dans une jeune nation, provoquer un grave conflit entre les deux têtes de l’exécutif et mettre en péril la stabilité du pays. Que retenir de tout cela pour le Sénégal ? D’abord qu’il nous faut dépasser le présidentialisme que nous vivons actuellement, l’expérience montrant que ce n’est pas le meilleur moyen d’accélérer l’émergence économique, sociale et politique de notre pays. Ensuite, que nous devons tenir compte et apprendre du passé, en particulier de la crise institutionnelle de 1962. En même temps, nous devons reconnaître que le Sénégal, en cinquante trois ans, a pu affermir sa maturité politique et s’approprier les idéaux démocratiques. Il continue d’être considéré comme un pays ouvert et tolérant dans le domaine politique, bien que d’énormes efforts restent à faire pour détendre les relations entre Pouvoir et Opposition. Aujourd’hui, rien ne s’oppose à ce que nous retournions à un régime parlementaire, à condition de l’encadrer de garde-fous efficaces. En particulier, il convient de placer le Président de la République au dessus des contingences partisanes et d’en faire le ciment de la nation. Les candidats à l’élection présidentielle devront ainsi démissionner au préalable de tout parti politique, et se présenter de manière indépendante, avec le parrainage de 420 élus, nationaux, locaux ou ruraux, représentant huit régions du pays au moins, à raison de 30 parrainages ou plus par région. Ils pourront alors se prévaloir d’être des candidats du peuple et non des partis. La coupure du cordon liant le Président et les partis sera de nature à prévenir les écueils du système qui prévalait entre 1960 et 1962, dans lequel le Président Léopold Sédar Senghor était également Secrétaire général de l’UPS dont il disputait les faveurs avec son adjoint dans le parti et Président du Conseil Mamadou Dia. Cette compétition a été fatale à l’entente entre les deux hommes et a précipité leur rupture puis l’emprisonnement de Dia, suite aux évènements douloureux que l’on sait. Elle a aussi desservi le pays, car Senghor et Dia étaient connus pour être complémentaires et engagés à faire émerger le Sénégal. Senghor a pu, pendant vingt ans, montrer ses hautes qualités et ses limites. Son bilan est plus qu’honnête, même s’il aurait pu faire mieux, notamment dans le domaine économique. Dia a démarré en trombe sa mission de Président du Conseil. Il a lancé avec succès la planification et le mouvement coopératif, ainsi que des réformes structurelles visant à parfaire les comportements et les pratiques des Sénégalais. Son choix de la vérité et du courage à toute épreuve ne lui a pas fait que des amis. Un peu plus de tact et de mesure lui aurait peut-être facilité la tâche. Demain, d’autres compatriotes reprendront sans doute le flambeau qu’il a allumé. Sans besoin de refaire un procès, qui serait d’emblée biaisé et coûteux en énergie, et qui ne ferait que remuer une plaie, sans présenter un quelconque intérêt pour le futur (l’intéressé l’ayant d’ailleurs lui-même refusé), le peuple pourra se suffire de réhabiliter Mamadou Dia, en lui dédiant par exemple des œuvres architecturales ou des institutions (le Président Diouf l’a fait pour Cheikh Anta Diop), de ne donner raison à aucun des deux protagonistes de l’épreuve de 1962, et de considérer que la politique peut générer le meilleur comme le pire dans une relation humaine. En tout état de cause, le duo superbe, mais manqué, formé par Senghor et Dia, marquera pour longtemps les générations futures. Dans le nouveau schéma institutionnel proposé ici, le Président de la République, prémuni des contradictions partisanes, aura comme missions d’assurer la cohésion nationale, de veiller au respect de la Constitution et au bon fonctionnement des institutions, et surtout, de jouer un rôle de médiation et de régulation entre les différents Pouvoirs, ainsi qu'entre l'Etat et la société. Il demeure Chef suprême des armées, continue de présider les conseils de Ministres, de représenter le pays au niveau international, de nommer les Présidents des hautes juridictions, et de posséder le droit de grâce. Le Président de la République pourra prendre l’initiative de dissoudre l’Assemblée nationale, mais uniquement en cas de blocage manifeste de son fonctionnement. La désignation du Président de la République se ferait au suffrage universel avec un scrutin à un seul tour, pour éviter d’en faire l’otage des coteries et des alliances nouées. Ne pourront se présenter à l’élection que les candidats âgés de 45 ans ou plus, pour des raisons liées à l’expérience et à la sagesse. Le mandat du Président sera de six ans non renouvelables. Dans l’idéal, le Peuple devra choisir une personnalité consensuelle, connue pour sa modération, son intégrité morale, sa capacité de jugement, sa sagesse, son enracinement dans les valeurs culturelles de la nation, son esprit de dépassement et son sens élevé de l’intérêt général. Ce Président rassembleur et patriarche de la grande famille sénégalaise, aurait à ses côtés, un Conseil des Sages de sept membres, réputés pour leur compétence, leur sagesse et leur esprit indépendant, choisis dans diverses sphères de la nation, qui se réuniraient périodiquement pour scruter l’évolution du pays, sur le plan politique, diplomatique, économique, social, culturel et psychosociologique, et faire des recommandations au Président qui en ferait une large diffusion au sein de la nation, pour lancer des débats sur des réformes salutaires. Les Sages, qui pourraient s’appuyer sur des experts, réfléchiraient également sur les tensions latentes de la société, de manière à anticiper les crises et leurs sources. Le Président choisit le chef du gouvernement au sein du parti ou de la coalition majoritaire au Parlement. Dans tous les cas de figure, l’on ne pourra pas parler de Cohabitation, puisque le Président n’appartient à aucun camp et se place au dessus de la mêlée. Le Premier Ministre pressenti par le Président est confirmé par le Parlement, à l’issue d’un vote de confiance. Le Parlement pourra le censurer à tout moment. La législature a une durée de quatre ans. Le Premier Ministre détient, avec son gouvernement, la réalité du pouvoir exécutif, détermine et conduit la politique de la nation, et dispose du pouvoir réglementaire. Il choisit librement ses Ministres (dont le nombre est réduit à 20 Ministres au maximum) qui sont nommés par décret du Président de la République contresigné par lui-même. Une consultation se fera entre le Président et le Premier Ministre pour ce qui concerne les postes de la défense, des affaires étrangères et de la Justice. Le Premier Ministre s’engage sur un vrai projet de société et sur un vrai agenda, chiffré et daté (de manière globale, puis ministère par ministère), préparé longtemps en avance, suivi (à travers un tableau de bord et des indicateurs de progrès) et évalué en permanence. Il fait pression sur les ministres et les réunit périodiquement en séminaire gouvernemental sur des thèmes liés à la Réforme (y compris un séminaire résidentiel annuel durant lequel il est discuté de la stratégie d’action du gouvernement). Il préside aussi des conseils interministériels, sur des thèmes précis, programmés en début de l’année pour les douze mois à venir. Lorsque le Président voyage à l’étranger, il le supplée et préside lui-même le Conseil des Ministres, selon un ordre du jour arrêté avec le Président. Il fait tenir, par le Secrétaire général du Gouvernement et par ses conseillers, des réunions ministérielles pour arbitrer tous les dossiers qui impliquent plus de deux ministères. Il se concerte activement avec les forces vives de la nation et vient toutes les semaines, entouré de ses Ministres, devant le Parlement, pour défendre les actions de son gouvernement et indiquer très clairement sa manière de prendre en charge les urgences de l’heure. Chaque année, il dresse le bilan de son action qui est discuté en séance plénière au parlement et diffusé dans tout le pays. Au total, ayant à cœur de réussir la bataille pour l’émergence économique, le Premier Ministre veille, dans le respect des règles démocratiques et des libertés publiques, à mener les réformes indispensables pour transformer structurellement le pays, restaurer la discipline, le civisme ainsi que l’autorité de l’Etat, changer les comportements des citoyens et les rendre productifs, innovants et compétitifs. Le Premier Ministre quitte ainsi l’habit ingrat et contre-productif de «fusible du Président» pour revêtir celui, plus utile pour l’émergence, de «chmpion des réformes». Au plus haut niveau de l’Etat, le Président de la République pourra alors jouer un rôle de «pacificateur» et de réducteur des tensions, qui couvre, alerte et éclaire le Gouvernement pour lui permettre de réaliser son programme. Ce partage efficace des rôles entre Président et Premier Ministre ne peut guère prospérer avec l’actuel système présidentialiste, car le Chef de l’Etat doit prendre sur ses épaules la mission impossible de « moteur du changement » (mouvement) doublée de « garant du consensus » (conservation); le Premier Ministre n’étant considéré que comme un collaborateur et un assistant dans la résolution de ce terrible dilemme. Bien utilisé, le régime parlementaire de type nouveau esquissé ici possède plusieurs atouts favorables à l’émergence économique et sociale: • soumis à la pression et au contrôle permanent des parlementaires et de l’opinion publique, le Premier Ministre et son gouvernement s’évertuent à engager de vraies réformes, à faire régner la transparence et à satisfaire la demande citoyenne et la demande sociale (1); • moins exposé aux lourdes exigences protocolaires que le Président en régime présidentialiste, le Premier Ministre possède plus de marge de manœuvre pour aller sur le terrain, vivre directement les problèmes des populations et trouver des solutions pratiques avec elles; • le Peuple accepte naturellement que le Premier Ministre donne aux dossiers davantage de technicité et de rigueur scientifique. Le pays y gagne en qualité et en rationalité des décisions publiques ; • les institutions politiques deviennent plus démocratiques, plus respectueuses des normes, des règles et des libertés humaines, mais aussi plus impersonnelles. L’Etat de droit peut alors faire jour; • le Président ne détenant plus la réalité du pouvoir exécutif et se posant en garant du consensus national, les coups d’Etat perdraient quelque peu de leur sens. Une telle préservation du caractère démocratique des institutions n’a pas de prix pour l’Afrique d’aujourd’hui; • les pays qui ont émergé récemment (Malaisie, Singapour, particulièrement) l’ont été sous la houlette de Premiers Ministres volontaristes (respectivement Mahathir Mohammed et Lee Kuan Yiew), reconnus pour leur détermination à tirer leurs pays du Tiers Monde (« Third World ») et à les aligner sur les meilleurs exemples internationaux (« First World »), mus moins par la recherche de la popularité que par le souci de faire des résultats et qui, au final, sont devenus respectés par leur Peuple parce qu’ils ont su rehausser le rang de leur pays dans le concert des nations. L’inconvénient principal du régime parlementaire, c’est l’instabilité gouvernementale qu’il peut engendrer, soit que des majorités nettes ne se dégagent pas au Parlement ou que le Premier Ministre soit l’otage de son parti ou de sa propre majorité. L’omnipotence du Législatif tendrait alors vers un « régime d’Assemblée », manipulé lui-même par le parti ou la coalition majoritaire dont le Bureau exécutif règlerait, à distance, le fonctionnement du Gouvernement. Pour prévenir cette confusion des Pouvoirs, dangereuse pour la démocratie et pour la survie des principes républicains, il importe de maintenir les instruments du parlementarisme rationalisé, donnant au Gouvernement les moyens de se mettre à l’abri des humeurs parlementaires et d’être capable, à tout moment, sauf si l’Assemblée lui retire définitivement sa confiance, de mettre en œuvre son programme. Le Premier Ministre pourra également demander au Président de la République, deux ans au moins après des élections législatives, de prononcer la dissolution de l’Assemblée nationale, et provoquer ainsi des élections anticipées. Le Président de la République ne peut le lui refuser. Il convient aussi d’adjoindre à la réforme institutionnelle l’introduction d’un scrutin uninominal majoritaire intégral à un tour, pour les élections législatives (comme c’est le cas (couplée à la mise sur pied d’une commission électorale indépendante, de manière à assurer la sincérité du vote), ceci pour pousser les partis à se regrouper, favoriser l’émergence d’une majorité claire dès la proclamation des résultats des élections, plutôt que d’attendre que les partis finissent de marchander au Parlement. La transhumance serait aussi interdite pendant l’exercice du mandat parlementaire, comme c’est le cas aujourd’hui, pour préserver la solidité des majorités. Le statut de l’Opposition serait réellement opérationnel, avec un chef de l’Opposition parlementaire reconnu institutionnellement et un « Shadow Cabinet » à la britannique qui prépare un programme alternatif applicable immédiatement si le gouvernement est renversé au Parlement ou que des élections se déroulent. L’expérience montre que l’existence de blocs politiques limités et homogènes, pouvant aller jusqu’à la bipolarisation (c’est le cas dans la plupart des grandes démocraties du monde), facilite la clarté des débats et des choix politiques, donne plus de vigueur et d’efficacité au travail gouvernemental et encourage le respect mutuel entre des acteurs de la classe politique appelés à alterner à la tête de l’Etat. Ceux-ci peuvent en outre développer, progressivement, des éléments de consensus et des majorités d’idées sur les questions clés comme le développement économique, la gestion des finances publiques ou la politique extérieure du pays. Serait alors garantie la continuité des politiques publiques et des réformes essentielles, surtout si l’on systématise l’institutionnalisation des secrétaires généraux dans les ministères, choisis parmi les meilleurs cadres et dotés de réels pouvoirs de coordination et de rationalisation du travail dans leurs ministères respectifs. L’Administration, devenue neutre, républicaine et isolée des partis politiques, pourra ainsi se concentrer sur son rôle catalyseur de la transformation structurelle du pays. Le pendant d’un Premier Ministre fort et efficace, c’est un Parlement (composé d’une seule chambre, l’Assemblée nationale) renforcé dans ses moyens humains et matériels (recrutement d’administrateurs et d’assistants parlementaires, création de bureaux d’analyse et de centres de documentation bien fournis), et à même de réaliser des missions d’étude, d’enquête, de contrôle et d’évaluation des politiques publiques. Un parlement animé par de vrais parlementaires, compétents et alphabétisés, et pas seulement par des militants politiques qui ne s’intéressent que très peu à la vie parlementaire. Un Parlement capable d’attirer les vraies élites du pays, y compris les élites rurales émergentes, qui, dépitées, fuient aujourd’hui la politique, lui préférant une vie paisible et tranquille. Le débat parlementaire et la vie politique nationale pourront alors retrouver une certaine crédibilité et se hisser au niveau que mérite le pays. Le Pouvoir judiciaire doit aussi bénéficier de la plénitude de ses attributions. Le Parquet devrait ainsi cesser d’être sous la coupe du Ministère de la Justice et les juges exercer leurs compétentes en toute indépendance et en toute équité, n’ayant pour tutelle que leur conscience devant Dieu et devant le Peuple. Une République moderne, c’est aussi des forces de l’ordre républicaines, une presse libre, indépendante et responsable, des syndicats isolés des influences partisanes et capables de conclure un pacte avec l’Etat et le patronat pour gagner le pari de l’émergence, et des citoyens pro-actifs et consciencieux. En définitive, la réinvention de notre République vise à donner tout son sens à la souveraineté populaire qui doit être la finalité et l’instrument de tout pouvoir. Il y est recherché aussi plus d’efficacité et plus de pragmatisme, notre attention ne devant se porter que sur ce qui permet au Sénégal d’avancer vers le progrès et, et non sur ce qui donne à une minorité les moyens de prendre en otage le Peuple et de vivre uniquement ses propres rêves. Aujourd’hui, il s’agit de faire un choix clair et de sortir le pays des incohérences qui ont jusqu’ici retardé son émergence. Note : (1) La demande citoyenne vise la bonne gouvernance, l’état de droit, la participation des populations, l’efficacité et la transparence des politiques publiques. Tandis que la demande sociale a pour objet la satisfaction des besoins sociaux de base (éducation, santé, électrification, accès à l’eau potable, au logement et aux moyens de transport, etc .). Par Moubarack LO Diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris